mercredi 22 août 2012

Atlas historique du Bourbonnais sous l'Ancien Régime - Chapitre II - la Sologne.


La Sologne bourbonnaise, pays de sable, d’argile, d’eau et de bois, s’étendait, comme de nos jours, sur le quart nord-est du Bourbonnais, entre les vallées de l’Allier et de la Loire. Jusqu’à la révolution agricole du XIXe siècle pensée et largement orchestrée par Destrutt de Tracy, ce pays demeura une région ingrate où le seigle l’emportait largement sur le froment. La pauvreté des sols conduisait d’ailleurs les communautés villageoises et les grands propriétaires fonciers à tourner le dos aux terres les plus froides, facilitant de la sorte la survivance de vastes espaces boisés exploités en coupe de taillis. Néanmoins, à chaque génération, en fonction de la charge démographique ou des impératifs économiques, la paysannerie essayait çà et là de faire reculer l’arbre. Le bail à mi-fruit du domaine des Grands Chapes (paroisse de Chézy) signé en 1770 entre Jean-Jacques Mastier de La Jolivette et Henri Lebrun, laboureur à Chézy, stipulait par exemple que le preneur s’engageait à défricher durant les neuf années du bail autant de terres dépendant du lieu qu’il pourra le faire, le bailleur s’engageant à assurer la moitié du coût des défrichages. (24) Toute une économie du bois et des ressources naturelle s’organisa dès le Moyen Age dans la Sologne bourbonnaise. Une verrerie, fondée par les de Finance, gentilshommes verriers, fonctionna au XVIIe siècle au bois Fougis à Thionne. Une autre, créée vers 1660 par les même De Finance aux Espiards, sur la paroisse de Vaumas, produisit du verre jusqu’à la veille de la Révolution. Plusieurs petites tuileries s’établirent également dans ce pays. (1) En 1660, Me Philippe de Champfeu, conseiller, maître d’hôtel et écuyer ordinaire du roi, seigneur et baron de la Fin Fourchaud (paroisse de Beaulon), concéda à Rollin Buisson, maître tuilier à Moulins, sa tuilerie de La Fin : « Le seigneur de Champfeu a délaissé audit Buisson sa thuilerye et son cheptel de la Fin. Ledit Buisson a promis et sera tenu y travailler incessemment en temps et saison dès le printemps prochain et y faire jusqu’à l’année prochaine la quantité de cinquante millyers de briques. Pour quoy faire ledit Buisson sera tenu de raccommoder le fourneaud moyennant que ledit sieur payera la brique que ledit Buisson y fournira à raison de la somme de quatre livres le millyer et payer les journées du masson qui y travaillera. Sera tenu ledit Buisson, de couper tous les bois qu’il faudra pour cuire les briques et lesquels ledit sieur fera charroyer sur le fourneaud comme aussi les sables nécessaires pour les attraicts. Fournira aussy ledit sieur audit thuilyer pour son service à la fasson de ladite brique jusques à la quantité de troys qouzaynes et deux cents de gluys. Et pendant que ledit Buisson travaillera à sadite thuillerye, il aura sa demeure dans la chambre du moulin dudit seigneur de Champfeu, sans aulcung louage : tous lesdits attraicts de briques ledit seigneur les payera audit Buisson à raison de quatre livres le millyer. » (2) Les coupes de bois approvisionnaient également l’artisanat rural, largement ouvert sur l’extérieur. Ainsi, en 1660, Me Turchin, sergent royal de Beaulon, vendit à Jean Deshommes, maître sabotier, « toute la coupe des bois Boullats, venus en trembles et prez à faire sabots. » (3) A l’autre extrémité de notre période, en 1791, Gilbert Rousseaud, ci-devant seigneur du Pal, vendit à Estienne Martissant, maître charpentier à Dompierre, « 15 pieds de boys à faire batteaux ». (4)


 Cliquez pour agrandir la carte. Commentaire : Alors que les paroisses occidentales de la Sologne bourbonnaises travaillaient pour le marché moulinois, celles de la partie orientale étaient tournées vers les vallées de la Loire et de la Besbre qui regroupaient l’essentiel du maillage économique de ce pays de sable, de bois et d’eau où, à force de ténacité, les communautés villageoises de la Sologne bourbonnaise réussirent à bâtir des finages équilibrés où les labours cohabitaient avec les ressources forestières, la « culture » des étangs et les espaces de parcours.
(1)- AD Allier, 3 E 1681 (1770)
(2)-Docteur de Brinon, Vaumas, Moulins, 1906.
(3)- AD Allier, 3 E 1791 (1660)
(4)- AD Allier, idem
(5)- AD Allier, idem
(6)- Arthur Young, Voyages en France, 1787, 1788, 1789, Paris, Armand Colin, 3 volumes, 1976, 1284 pages.

S. HUG


vendredi 17 août 2012

Les derniers paysans (Images d'archives)

En liaison avec l'association ARCHIVALP (Patrimoine audiovisuel des Alpes), PALICIA vous présente un document d'archives exceptionnel. Il s'agit d'un film amateur, muet, noir et blanc de 16 minutes, réalisé en 1956 dans la commune d'Arfeuilles par Georges Fourquet, boulanger à l'Institut Saint-Joseph de Bourg-en-Bresse. Les quatre premières minutes de ce film ont une valeur historique exceptionnelles car y sont gravés dans la pellicule les travaux quotidiens et saisonniers des derniers paysans arfeuillats. Suivent des scènes de vacances, dont une excursion à l'inévitable Pisserotte, et enfin, les travaux d'électrification d'une ferme de la commune.

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 S. HUG

mercredi 15 août 2012

Atlas historique du Bourbonnais sous l'Ancien Régime - Chapitre I - la Montagne bourbonnaise



De tous les pays de l’ancien Bourbonnais, la Montagne était le plus original et le plus individualisé. S’organisant à l’est autour des Mont de la Madeleine et au sud autour du Massif des Bois noirs, la Montagne bourbonnaise constitue l’avancée la plus septentrionale des Monts du Forez (1). Tordons le cou dès à présent aux rêveries alpestres : il ne s’agit que d’une moyenne montagne granitique dont les trois quarts de sa superficie se situent entre 500 et 800 m d’altitude. Quelques sommets dépassent néanmoins les 1 000 m : à l’est, La Pierre du Charbonnier 1031 m, Les Pierres du Jour 1134 m, au sud, le Montoncel 1287 m et le Puy Snidre 1223 m. Comme toutes les moyennes montagnes de l’ancienne France, l’économie de la Montagne bourbonnaise était dominée par une trilogie constituée par le seigle, l’élevage et le bois à laquelle il faut ajouter des flux migratoires temporaires. La révolte des Pions en 1764 renforça l’image d’une région attardée et enclavée, vision qui perdura jusqu’au cœur du XXe siècle. La réalité historique est en fait tout autre. 
L’opposition avec les douces ondulations des « Bons Pays » qui bordaient la Montagne au nord et à l’ouest était autrefois si nette qu’elle n’échappa à aucun observateur de l’ancien Bourbonnais. Nicolas de Nicolay, géographe du roi et seigneur de la terre de Montmorillon située en pleine Montagne dans la paroisse d’Arfeuilles, notait déjà dans sa Générale Description du Bourbonnais (1569) : «Le Bourbonnois par autres grandes et aspres montaignes, forets, rivières et vallées se confine avec la Basse-Auvergne, appelée Limaigne et au païs de Lionnois et Forestz (…) La ville de Vichy qui est située du cousté d’Auvergne et de Forest est voisine de grand païs de montaignes, vallées, bois, ruisseaux et païs maigres mais très bon pour le pasturage et nourriture du bétail, seigles et avoisnes. » (2) Portant un regard plus érudit sur ce pays, le préfet Huguet précisait dans son Tableau de situation du département de l’Allier (an IX) : « Dans les parties hautes, la nature est très différente, le climat est plus froid, les terres moins précoces, les neiges plus abondantes et plus soutenues, rarement on atteint la fin du mois de brumaire sans le voir tomber et, sans être permanentes, elles se prolongent souvent jusque dans le courant de germinal. Les variations occasionnées par la proximité des montagnes, sont plus sensibles au printemps où les vents de sud-ouest qui, au commencement de germinal, portent sur presque toute la France un temps doux et humide, ne nous arrivent que chargés des frimas qui règnent sur leurs sommets glacés : de là, ces froids prolongés, ces gelées de printemps qui nuisent si souvent aux produits de l’agriculture. A ces froids succèdent, pour l’ordinaire, de longues sécheresses qui ne sont pas moins nuisibles qui détruisent les plus belles apparences de récoltes et que l’on croit devoir attribuer à la destruction dans les terrains les plus élevés d’une grande partie des bois qui entretenaient et de là répandaient au loin une fraîcheur bienfaisante et salutaire pour les habitants et les productions.» (3)
La Montagne bourbonnaise était avant tout une terre à seigle. Dans sa thèse Les campagnes bourbonnaises à la fin du Moyen Age, René Germain estima des terriers et des comptes seigneuriaux qu’au tout début du XVIe siècle, le seigle représentait les trois quarts des redevances en nature contre 22 % pour l’avoine et seulement 3 % pour le froment ! (4) De toute évidence, cette proportion demeura à peu près stable durant toute l’époque moderne. Les rendements céréaliers ne pouvant guère croître sur ces sols cristallins, le moyen le plus simple pour augmenter le volume des récoltes était d’étendre les surfaces cultivées : armée de haches et d’herminettes, la paysannerie s’attaquait donc périodiquement à la forêt, au taillis ou à la broussaille. Jusqu’au XVIIIe siècle, les défrichements donnèrent naissance à des villages (= hameau en Montagne bourbonnaise) situés en pleine zone d’essartages, tel le Village de Corray sur la paroisse de La Chapelle, « nouvellement establit cy devant en bois de grande futay et brousaille dont la dixme de ce ténement tant charnage que tous les grains qu’on y peut semer appartiennent au sieur curé de La Chapelle prez Cusset. » (1740)  Une fois mise en valeur, la terre était soumise à une rotation extrêmement lente : « Les terres d’une ferme sont divisées là en quatre ou cinq et ailleurs en six parties, l’une est en culture une année, tandis que la seconde est chargée de récolte en seigle, la troisième en jachère et les autres parties sont en repos, comme destinées à prendre successivement l’état des trois premières et servent au pâturage des bestiaux. (…) Dans ces communes, la majeure partie du terrain exige un repos de 3, 4, 5 et 6 années pour pouvoir produire. » (Lettre du Sous-préfet de La Palisse au Préfet de l’Allier – 1810) L’élevage bovin était le complément naturel d’une céréaliculture poussive. A l’époque moderne, le bétail de la Montagne était réputé sur les foires de la Côte roannaise (Crozet, Saint-Rirand, Ambierle) et sur la place de Cusset : « Audit Cusset y a chacun an le nombre de dix foyres et marché tous les mercredy et samedy de la sepmaine ou affluent plusieurs personnes pour le commerce qui est fort bon y vennant des montaignes grand nombre de bestail, seigle et avoyne et y prennent vin qui se cueillent autour de Cusset en grande quantité et de fort bons qui ne ceddent en bonté à vins de la province et du cousté de Vichy y affluent grande quantité de froment et menuz bledz desquels sayent ceulx des montaignes pour leur nourriture en temps de stérilité et charté de bledz et par ce moien vendent ou eschangent entre eux bestail contre bled ou huille. » (Nicolas de Nicolay – Générale Description du Bourbonnais – 1569). Si ce commerce du bétail prouve l’ouverture de ce haut pays sur l’extérieur, les échanges liés au bois et à ses produits dérivés renforcent l’idée que la Montagne bourbonnaise était parfaitement intégrée dans l’économie générale de l’époque. En 1682, Me Laurand Venissière, marchand voyturier par eau du bourg de Puy-Guillaume, y demeurant, passe un contrat avec Me Claude Bertucat, bourgeois de Ferrières, portant sur le transport par flottage de quatre trains de 1350 toises de planches de chêne, pour une valeur de 243 livres par train (1 train = 11 rangs de 12 planches d’un pouce d’épaisseur chacune). Les planches livrées au Port de Puy-Guillaume, furent acheminées jusqu’à Briare, point de rupture, où elles furent déchargées et reconstituées en train jusqu’à Paris. La noblesse locale participa également de façon active à l’exploitation forestière. Ainsi, au début du XVIIIe siècle, Claude de Manissy, seigneur de Chappes (paroisse de Ferrières), faisait exploiter sa forêt de Pierre Encise dans le but de produire du charbon de bois. (5) De tous les nobles, se furent les gentilhommes verriers qui se montrèrent les plus entreprenants. Poussés hors de Lorraine par la Guerre de Trente ans (1618-1648), des familles de verriers s’installèrent en Bourgogne, dans la Comté, dans la principauté de Montbéliard, en Nivernais et en Bourbonnais. Dès les années 1660, les de Finance, les de Jacob, les de La Chaussée, les de La Godine et les Bigot commencèrent à  ouvrir des verreries à Saint-Nicolas-des-Biefs, à Lavoine, à Laprugne, à Ferrières, à La Guillermie. Chaque atelier regroupait quelques dizaines d’ouvriers et produisait avant tout des articles domestiques (gobelets, coupes, fioles, verres). L’industrie du verre, gourmande en bois de chauffe et en cendre, modifia si profondément certains secteurs de la Montagne qu’elle bouleversa parfois les écosystèmes. Ainsi, au cours du XVIIIe siècle, l’activité verrière se déplaça, faute de bois, du plateau de La Verrerie (paroisse de Saint-Nicolas-des-Biefs) au site actuel du bourg de Saint-Nicolas, cent mètres plus bas. L’industrie verrière de la Montagne bourbonnaise était ainsi condamnée à mener une existence nomade, dictée par l’exploitation, et fatalement l’épuisement, des ressources naturelles. L’âge d’or des verriers de la Montagne prit fin peu avant la Révolution. (6)

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Commentaire de la carte : loin d’être un espace totalement enclavé et attardé, la Montagne bourbonnaise était parfaitement intégrée à l’économie d’échanges.  Regardant autant du côté du Val d’Allier que de celui de la Côte roannaise,  la Montagne possédait un maillage de foires et de marchés remarquablement serré. Si le Mayet-de-Montagne était un lieu central, Ferrières-sur-Sichon, dont la paroisse rassemblait près de 3 000 âmes à la fin du XVIIIe siècle, était le bourg le plus dynamique du haut-pays.













La rareté des bonnes terres et la surexploitation des ressources forestières posaient périodiquement le problème de l’accroissement de la charge démographique. Partir du village, pendant quelques semaines ou quelques mois, constituait pour quelques jeunes hommes une issue économique vitale permettant d’assurer l’équilibre de la communauté. Des migrations temporaires de travail se mirent ainsi en place au moins à partir du XVIIIe siècle entre la Montagne et les basses régions du Bourbonnais et d’ailleurs. Les sabotiers formaient l’essentiel de ces migrants qui se dirigeaient de préférence vers la Sologne bourbonnaise, le Nivernais et le Nord de la Bourgogne.


(1)- Les Amis de la Montagne bourbonnaise, association fondée en 1970 au Mayet-de-Montagne édite chaque année depuis 1974 deux livraisons de son Courrier de la Montagne bourbonnaise, où prennent place de beaux articles sur l’histoire et les traditions de ce coin du Bourbonnais.
(2)- Nicolas de Nicolay, ouv. Cité, p. 7
(3)- Préfet Huguet, op. cité, pp. 5-6.
(4)- René Germain, ouv. Cité, p. 24.
(5)- Claude Alamartine, Exploitation, utilisation et transport des bois et produits de la Montagne bourbonnaise aux XVIIe-XVIIIe siècles, in, Notre Bourbonnais, n° 200-201, 1977.
(6)- Sur les verriers de la Montagne et du Bourbonnais voir, Histoire des verreries et des verriers de l’Allier, numéro spécial n° 26, premier semestre 2004, 250 pages.

S. HUG

HUGSTEPHANE@aol.com


jeudi 9 août 2012

L'Atlas historique du Bourbonnais : du bon usage du "Pays" à l'époque moderne



L’apparition et la diffusion d’un sentiment d’appartenance bourbonnaise au cours des XVIIe-XVIIIe siècles place l’historien face au problème des espaces vécus et perçus. Plus qu’à une province étendue et composite, le Bourbonnais de l’époque moderne préférait exprimer son attachement à son « pays », c’est-à-dire à sa petite patrie (Dictionnaire de Trévoux – 1771), là où il était né. Tout l’enjeu de la question est de parvenir à définir les caractères des pays bourbonnais et, par là même, de parvenir à les délimiter. La dynamique territoriale (Xe-XVe siècle) qui présida à la constitution de la seigneurie puis du duché de Bourbon, semble avoir lessivé l’antériorité des terres rattachées. Les pays bourbonnais de l’Ancien régime ne peuvent donc plus se définir en tant que territoires historiques. En fait, l’unité de ces pays résidait principalement dans la somme de leurs caractères paysagers. L’existence de zones homogènes, toutes nées de l’action pluriséculaire des communautés rurales (et urbaines) sur leur environnement (« bons pays » du val d’Allier, de la Limagne Bourbonnaise ou de la Forterre, bocages du centre de la province, pays humides de la Sologne bourbonnaise, Forêt de Tronçais et Montagne bourbonnaise) permettait à n’importe quel villageois de se « sentir chez lui » dans la plupart des paroisses qui bordaient son propre finage. L’autre pays, comprenez le pays de l’autre, commençait là où la pierre remplaçait le pisé, là où la haie devenant de plus en plus rare et finissait par disparaître, là où le sol, se faisant montueux, ne laissait plus que quelques terres chaudes, enfin, là où les espaces boisés, allant en se densifiant, finissaient parfois par occuper la majeure partie des finages. Ces ruptures de loin en loin permettaient aux voyageurs bourbonnais ou venus d’ailleurs de se constituer leur propre carte mentale de notre province.

S. HUG 


mardi 7 août 2012

Avant le lancement de l'Atlas Historique du Bourbonnais sous l'Ancien Régime : radiographie de la question.


L’Ancien régime est le parent pauvre de l’historiographie de notre province. L’essentiel de la production historique bourbonnaise se développa en effet autour des thématiques de la grandeur passée du Duché des Bourbon (XIVe-XVe siècles) et des luttes politiques et syndicales contemporaines liées à la question du métayage (dernier quart du XIXe siècle - première moitié du XXe siècle). (1) L’étude des XVIIe-XVIIIe siècles, qui aurait justement pu constituer un trait d’union entre ces deux bastions historiographiques, fut en grande partie délaissée. L’absence d’un pôle universitaire en sciences humaines implanté justement dans le département de l’Allier n’a jamais permis de créer une dynamique de recherche capable de dégager la quintessence de la modernité bourbonnaise (comprenez l’ensemble des caractères sociaux, économiques et politiques ainsi que les mentalités propres au Bourbonnais des XVIIe-XVIIIe siècles). (2) L’essentiel de l’effort de recherche sur l’Ancien régime bourbonnais, fut donc porté à bout de bras par les sociétés d’histoire locale : Société d’émulation du Bourbonnais, Société Bourbonnaise des Etudes Locales, Centre de Recherches Archéologiques et Historiques de Vichy et de sa Région, ou encore les Amis de Montluçon. Parmi une production érudite généralement de bonne facture, les travaux de Jacques Lelong se détachent par leur rigueur et leur vision d’ensemble. Auteur d’une remarquable étude sur le Bocage bourbonnais au XVIIIe siècle parue en 2005, Jacques Lelong avait déjà eu le mérite, vingt ans plus tôt, de contribuer de la plus belle des façons à La Nouvelle Histoire du Bourbonnais d’André Leguai (1985) en signant la seule synthèse réalisée à ce jour sur l’Ancien régime bourbonnais. (3) Inspiré par les travaux des grands modernistes français des années 1960-1970, notamment Pierre Goubert et Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Lelong fut le premier à brosser un panorama dynamique de la société bourbonnaise des XVII-XVIIIe siècles, rompant de la sorte avec la vision résolument passéiste et profondément statique qui avait court jusqu’alors. Quelques belles études furent également réalisées à l’échelle des villes et des pays. Citons en premier lieu Le pays gannatois dans son cadre auvergnat et bourbonnais à la fin de l’Ancien régime d’André Freydière (1958), Moulins en 1660 de Marie Litaudon (1961), Choses et gens du pays de Montmaraud aux XVIe-XVIIe siècles de Gilbert Martin (1963) et tout récemment, Montluçon et les hôtels nobles (XVe-XVIIIe siècles) de Samuel Gibiat et Isabelle Michard (2006). Les travaux d’Henriette Dussourd sur les communautés familiales du centre de la France rassemblés en 1975 dans le remarquable Au même pot et au même feu, constituent à ce jour la seule étude portant sur un groupe social précis des XVIe-XVIIIe siècles. (4) En amateur éclairé, René Soudry nous livra également deux belles études sur la paysannerie vivant en marge du Berry et du Bourbonnais : La vie rurale vers 1700 entre Berry et Bourbonnais (2000) et Léonard Dhier, marchand fermier en Bourbonnais (2002). De belles pages furent également écrites sur l’Ancien régime bourbonnais dans le cadre de monographies communales, je pense en particulier à l’Histoire de Cusset de Paul Duchon (1972) ou à La force des choses, Châtelus-en-Bourbonnais de Jean-Gabriel Jonin (1989). Dans un tout autre registre, la saga familiale des Meilheurat de Guy Kokoreff parue en deux tomes en 1989-1990 sous le titre De la charrue au château, retraçait l’ascension sociale d’une famille de laboureurs des Basses-Marches du Bourbonnais du XVIe au tout début du XIXe siècle. (5)
L’Ancien régime bourbonnais souffre également d’un réel déficit d’image au niveau du grand public. (6) Si la volonté de développer des événements culturels autour de notre passé est à l’origine de la création des foires médiévales de Souvigny et de Chantelle, aucune initiative n’a pour l’heure permis de porter sur les fonts baptismaux des manifestations mettant en scène la société bourbonnaise de l’Ancien régime. Il est par ailleurs intéressant de noter que faute de gloires littéraires ou artistiques bourbonnaises des XVIIe-XVIIIe siècles, aucune commémoration ne permit de créer un engouement local pour l’époque moderne. Mis à part le Pont Régemortes et le Quartier Villars, œuvres des intendants moulinois du siècle des Lumières, il est bien difficile aux habitants de l’Allier de rattacher d’autres édifices ou d’autres sites à la modernité bourbonnaise. Il en va de même de la forêt de Tronçais qui constitue pourtant l’un des héritages les plus originaux de l’Ancien régime sur notre sol et qui malheureusement n’est pas automatiquement associée à l’histoire du Grand Siècle et à l’œuvre colbertienne.
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(1)- Les études médiévales bourbonnaises restent marquées par deux les travaux de deux enseignants-chercheurs d’envergure : André Leguai (1923-2000), professeur à l’Université de Dijon,  Le Bourbonnais pendant la Guerre de cent ans : de la seigneurie à l’Etat, Moulins, 1969, 434 pages et René Germain, professeur à l’Université de Saint-Etienne, Les campagnes bourbonnaises à la fin du Moyen Age, 1370-1530, Clermont-Ferrand, Institut d’études du Massif central, 1987, 366 pages et Chartres de franchises et fortifications au duché de Bourbon, Société culturelle du Pays gannatois, Gannat, 2005, 602 pages. Les études d’histoire contemporaines furent quant à elles dominées par l’œuvre de Georges Rougeron (1913-2004), ancien Président du Conseil général de l’Allier, notamment, Le département de l’Allier sous la Troisième République (1870-1940), Montluçon, Typocentre, 1965, 416 pages. L’histoire rurale possède un très bon spécialiste en la personne d’André Touret, auteur des Campagnes bourbonnaises il y a cent ans, Nonette, Editions Créer, 1999, 275 pages.
(2)- Parmi les travaux universitaires d’histoire moderne soutenus par des étudiants devant l’Université de Clermont-Fd, notons en particulier : Mlle Charlier, Démographie et subsistances à Lapalisse au 18e siècle, Mémoire de maîtrise, 1965, Michel Naudin, Moulins à la fin de l’Ancien régime, Mémoire de maîtrise, 1966, Daniel Minard, Etude de la société rurale et des conséquences de la Fronde en Bourbonnais au milieu du XVIIe siècle, Mémoire de maîtrise, 1968 et Jean-Noël Barraud, Le métayage dans l’élection de Moulins de 1700 à 1789, Mémoire de maîtrise, 1983.
(3)- Jacques Lelong, Le bocage bourbonnais sous l’Ancien régime : seigneurs, propriétaires, paysans, Paris, L’Harmattan,2006, 292 pages.  Belle contribution dans La Nouvelle Histoire du Bourbonnais, sous la direction d’André Leguai, Le Coteau, Editions Horvath, 1985, 663 pages.
(4)- Alfred Freydeire, Le pays gannatois dans son cadre auvergnat et bourbonnais à la fin de l’Ancien régime, Vichy, Imprimerie Wallon, 1958, 444 pages, Gilbert Martin, Choses et gens du pays de Montmaraud aux XVIIe-XVIIIe siècles, Tome I, Moulins, Imprimerie Pottier, 1963, 264 pages, Henriette Dussourd, Au même pot et au même feu : étude sur les communautés familiales agricoles du centre de la France, Moulins, Imprimerie Pottier, 1962, 159 pages.
(5)- René Soudry, Léonard Dhier, marchand fermier en Bourbonnais, Editions de l’Echoppe, Paris, 97 pages, 2002 et La vie rurale vers 1700 entre Berry et Bourbonnais, Editions de l’Echoppe, paris, 358 pages, 2000. Paul Duchon, Histoire de Cusset, Cusset, Les Amis du vieux Cusset, 1972, 1104 pages, Jean-Gabiel Jonin, La force des choses, Chatelus-en-Bourbonnais aux confins du Forez, Editions des Cahiers du Bourbonnais, Charroux, 1989, Guy Kokoreff, De la charrue au château, Editions des Cahiers du Bourbonnais, Charroux, 1989, 266 pages.
(6)- Notons cependant ici, le remarquable travail de La Chavanée, association culturelle basée à la ferme d’Embraud (Château-sur-Allier), qui s’efforce depuis 1959 de collecter, de conserver et surtout de faire vivre la culture populaire bourbonnaise et les « visites théâtrales » mises en scène chaque été depuis 2005 au château de Saint-Géran-de-Vaux dont le but est d’entraîner le visiteur dans les pas d’un avocat du XVIIe siècle chargé de résoudre la curieuse, mais véridique, affaire de l’enlèvement du tout jeune Bernard de La Guiche, dont la fortune fut pendant longtemps convoitée par une branche cadette des La Guiche.